La reprise collective : un phénomène bien présent au Québec

Bien qu’elles soient méconnues, les reprises collectives d’entreprises constituent une pratique bien présente au Québec. Le CÉRSÉ a obtenu le mandat du Centre de transfert d’entreprise du Québec (CTEQ) en 2019 de bâtir une base de données pour le ministère de l’Économie et de l’Innovation (MÉI), dans le but de recenser les reprises collectives réalisées au Québec sur une dizaine d’années. Maricarmen Merino, professeure-chercheuse en Techniques administratives au Collège de Rosemont et conseillère en transfert au CÉRSÉ, nous présente différentes facettes de ce phénomène.

 

Qu’est-ce qu’une reprise collective d’entreprise?

M.M. : De façon générale, une reprise d’entreprise est une transaction entre un repreneur et un propriétaire-dirigeant, appelé le cédant, qui permet au repreneur de devenir le nouveau propriétaire-dirigeant de l’entreprise. La reprise collective, quant à elle, est un mode de transfert d’entreprise qui permet aux employés ou à des acteurs externes de reprendre collectivement une entreprise, que ce soit en totalité ou partiellement. Cette reprise peut se faire par le biais d’une coopérative ou d’un organisme à but non lucratif créé pour la reprise ou déjà existant.

 

Est-ce que c’est un phénomène nouveau au Québec?

M.M. : Les reprises collectives existent depuis longtemps, mais c’est une activité qui n’a pas été étudiée par le passé, ou très peu. En fait, quand nous avons commencé nos recherches, les partenaires du projet pensaient qu’il y avait peu de cas au Québec. Et finalement, à la suite de la recherche que nous avons menée uniquement à partir de données publiques, nous avons pu monter une base de données avec près de 300 cas de reprises collectives au Québec. Certains de ces cas ont été réalisés dans les années 80, mais la plupart sont récents, soit entre 2009 et 2019.

 

Quelles raisons peuvent mener à une reprise collective?

M.M. : Dans certains cas, c’est le maintien d’une activité qui motive la reprise collective. Par exemple, un service de proximité, comme le seul dépanneur du village dont la fermeture forcerait les citoyens et citoyennes à parcourir plusieurs kilomètres pour se procurer des denrées de base. Une mobilisation peut alors s’organiser pour la conservation de ce service dans le village. Nous voyons aussi ce type d’action collective pour le maintien d’entreprises et d’emplois dans certains secteurs d’activité ou dans certaines communautés.

Chez d’autres entreprises collectives, principalement des grands groupes coopératifs, l’objectif de la reprise est plutôt le développement : on veut pérenniser l’entreprise et se positionner pour faire des économies d’échelle, des économies au niveau de la production, pour élargir la gamme des services ou élargir le marché de l’entreprise collective.

 

Quand le processus de reprise collective débute, quels sont les défis qui sont rencontrés?

M.M. : Il y a d’abord les défis associés à tout type de reprise, qu’elle soit collective ou non. Pensons, notamment, au financement du rachat, à la transmission des connaissances et compétences, au transfert du pouvoir, au changement de culture organisationnelle, pour ne nommer que ces défis.

Pour les entreprises collectives, un des défis qui s’ajoute est celui du temps : puisque la reprise implique plusieurs partenaires, les discussions nécessaires à son opérationnalisation sont plus longues que si une seule personne prend les décisions. Le cédant doit donc être patient pour passer à travers toutes les étapes qui mènent au transfert.

La question du financement peut aussi être un défi plus complexe pour une reprise collective. En effet, bien qu’il existe plusieurs outils de financement pouvant être utilisés par les entreprises d’économie sociale pour le rachat d’une entreprise, ces outils ne sont pas toujours bien adaptés à la réalité des entreprises collectives repreneuses. Également, selon le montant de la transaction et les sources de financement mobilisées, le montage financier peut s’avérer assez complexe.

 

Est-ce que des ressources adaptées sont disponibles pour accompagner les repreneurs collectifs?

M.M. : Pour accompagner les repreneurs, il existe des ressources, mais celles-ci ne sont pas nécessairement adaptées à la reprise collective. Les services d’accompagnement des reprises «privées» ne connaissent pas toutes les particularités des reprises collectives. Des ressources sont aussi présentes dans le milieu de l’économie sociale1, mais elles n’ont pas toujours de l’expérience dans le processus complexe de la reprise.

 

1 Une entreprise d’économie sociale est une entreprise collective (coopérative ou OBNL) qui exerce des activités économiques à des fins sociales, c’est-à-dire qu’elle vend ou échange des biens et services non pas dans le but de faire du profit, mais plutôt dans celui de répondre aux besoins de ses membres ou de la communauté qui l’accueille.

 

Nous avons découvert beaucoup de débrouillardise de la part des repreneurs collectifs pour mener à terme la reprise. Les contacts et le réseautage jouent souvent dans la balance : une personne qui connaît bien son milieu pourra mettre à profit toutes les connaissances nécessaires à la reprise collective. Ce réseau et ces connaissances aideront aussi pour la recherche de financement.

En général, les entreprises collectives tiennent beaucoup à l’ancrage dans la communauté, et cet ancrage doit être reflété dans l’apport financier de la communauté dans le projet. Le capital de proximité, les levées de fonds, la vente de parts dans le cas des coopératives et les dons pour les OBNL sont des ressources importantes pour les repreneurs collectifs.

 

En somme, le nombre de reprises collectives répertoriées au Québec est tout de même important, et montre qu’il ne s’agit pas d’une activité marginale. C’est un moyen que plusieurs entreprises collectives utilisent pour maintenir des activités, se développer, consolider leur marché, développer leur clientèle ou étendre la portée de leur mission.

Le CÉRSÉ mène aussi depuis près de deux ans le projet de recherche L’entrepreneuriat collectif comme solution à la relève d’entreprise : modèle, enjeux et avenues.

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